Quand la vulnérabilité rencontre la négligence de soi
Depuis quelque temps, on parle beaucoup de relations toxiques, surtout dans le cadre des relations intimes. On évoque les manipulateurs, les personnalités dominantes, les jeux d’emprise, les mécanismes pervers. Et oui, certaines personnes utilisent réellement la culpabilisation, la séduction, la confusion ou le contrôle pour prendre l’ascendant dans une relation.
Mais ce que l’on dit moins, c’est que ces dynamiques trouvent souvent un terrain particulièrement favorable chez les personnes qui ont appris à se négliger elles-mêmes.
Et il y a un point essentiel. Ce qui façonne notre vécu n’est pas uniquement l’histoire qui se déroule à l’extérieur de nous. C’est l’interprétation que nous en faisons. Or cette interprétation n’est jamais neutre.
Notre mental sélectionne les informations qui confirment ce qu’il connaît déjà. Et ce qu’il connaît s’est construit sur nos peurs, nos besoins non comblés, nos manques passés, dans des situations de vie ou nous avions les capacités de compréhension limitées. Notre mental raisonne à partir de l’ancien. Il privilégie le familier, même lorsque ce familier est douloureux.
Nous ne voyons pas seulement la réalité.
Nous voyons la réalité à travers le filtre de notre histoire. Et ce filtre la modifie.
C’est ainsi que certaines dynamiques relationnelles paraissent « logiques » ou tolérables à l’intérieur de nous, alors qu’elles sont objectivement déséquilibrées, voire délétères. Nous interprétons, nous justifions, nous donnons du sens à ce qui, en réalité, nous fragilise.
La toxicité ne naît pas seulement d’un comportement dominant. Elle s’installe dans la rencontre entre ce comportement extérieur… et une organisation intérieure déjà marquée.
Abnégation, contrôle… et survie
Dans les relations intimes, nous arrivons avec notre histoire d’attachement – parfois fuyant, parfois anxieux, parfois désorganisé.
Si l’on a appris à s’effacer pour être aimé, à taire ses besoins pour préserver le lien, alors l’abnégation devient une réponse automatique. Lorsque l’émotion dominante est la tristesse ou la peur de perdre le lien, le système s’oriente vers l’effacement. On s’ajuste, on se réduit, on tolère. L’amour devient endurance. Ressentir intensément peut être confondu avec aimer profondément.
Mais il existe une autre stratégie, souvent mieux valorisée socialement : celle de la tentative de maîtrise.
Lorsque la colère, l’insécurité ou l’hyperactivation prennent le dessus, le système cherche à reprendre la main. Il tente de sécuriser la relation en anticipant, en cadrant, en structurant. La personne pense être dans la maîtrise. Elle croit protéger, stabiliser, équilibrer.
Mais il y a une différence essentielle entre maîtrise et contrôle.
La maîtrise est intérieure. Elle consiste à réguler son émotion, à reconnaître que la peur appartient à son histoire, et à rester stable dans l’incertitude.
Le contrôle est extérieur. Il cherche à réduire l’incertitude en agissant sur l’autre ou sur l’environnement.
Et le contrôle ne se manifeste pas toujours de manière spectaculaire. Il peut être subtil.
Il peut prendre la forme de critiques déguisées en conseils.
De jugements répétés sur la manière d’être de l’autre.
De comparaisons.
De tentatives d’influencer les décisions.
De surveillance.
De rétention d’informations ou de dissimulation de certaines choses pour garder un avantage ou éviter le conflit.
De silences stratégiques.
De reproches indirects.
Discréditer l’autre voir même exagérer les faits à son avantage.
Parfois, contrôler consiste aussi à cacher. Cacher ses peurs, ses fragilités, ses erreurs, pour ne jamais perdre la position haute. Cacher des informations pour éviter d’être confronté. Garder la main sur la narration.
Ce qui commence comme une tentative de maîtrise peut ainsi glisser vers un contrôle relationnel. Non par malveillance consciente, mais par une gestion immature de la peur. Peur du chaos. Peur de revivre l’abandon. Peur de perdre la main et de retomber dans l’impuissance.
Dans l’abnégation, on se perd pour maintenir le lien.
Dans le contrôle, on rigidifie le lien pour ne pas se perdre.
Dans les deux cas, la relation devient un espace de survie plutôt qu’un espace de rencontre.
Le triangle de Karpman : quand les rôles se figent
Ces dynamiques s’inscrivent souvent dans le triangle de Karpman, ou triangle dramatique.
Il décrit trois positions relationnelles qui s’alimentent mutuellement : la victime, le persécuteur et le sauveur.
Dans l’abnégation, on peut glisser dans la posture de victime. On endure, on subit, on se sent impuissant. Le monde semble hostile.
Dans le contrôle, on peut basculer vers la posture de persécuteur. On juge, on critique, on impose. On croit corriger, mais on enferme.
Et parfois, on devient sauveur. On veut réparer l’autre, le comprendre à tout prix, le porter. Ce qui peut sembler généreux entretient pourtant le déséquilibre.
Une même personne peut passer d’un rôle à l’autre. Le contrôlant peut se sentir victime si l’autre résiste. Le sauveur peut devenir persécuteur s’il n’est pas reconnu.
Ce triangle fonctionne tant que chacun reste dans la réaction automatique.
Sortir du triangle ne consiste pas à accuser l’autre d’être persécuteur. Cela consiste à quitter la posture de survie, à renoncer au contrôle comme solution et à abandonner l’effacement comme protection.
Ressentir l’amour… ou aimer
Ressentir l’amour peut être intense, bouleversant, passionnel. L’instabilité relationnelle (l’alternance entre proximité et retrait, chaleur et froideur, contrôle et effacement) peut activer fortement notre système émotionnel et de survie. Cette activation peut être interprétée comme de la profondeur.
Mais ressentir intensément ne signifie pas aimer sainement.
Aimer est un positionnement.
Aimer implique des limites, du respect, de la clarté, de l’engagement, de la tolérance, du non-jugement et de l’espace laissé à l’autre pour être pleinement lui-même.
Aimer ne demande ni de se réduire ni de contrôler.
Dans l’abnégation, le mental dira
« Si je fais plus d’efforts, cela ira mieux. »
Dans le contrôle, il dira :
« Si je tiens les rênes, rien ne m’échappera. »
Dans les deux cas, le filtre est ancien.
Reprendre sa responsabilité intérieure
Cela ne retire en rien la responsabilité d’un comportement abusif à celui qui l’exerce. Mais notre pouvoir se situe dans le positionnement que nous adoptons face à ce qui arrive.
Ce qui est déterminant n’est pas seulement l’histoire extérieure, mais la manière dont nous l’interprétons et la place que nous décidons d’occuper.
Sortir des relations toxiques ne consiste pas uniquement à identifier l’autre comme problématique. Cela consiste à clarifier son propre filtre, ses propres schémas. À reconnaître si l’on s’efface ou si l’on cherche à maîtriser en contrôlant. À comprendre que ces deux pôles sont des réponses de survie.
Le travail est de devenir conscient.
Une vulnérabilité saine est une force.
Une colère régulée devient une capacité à poser des limites.
Une tristesse reconnue devient une ouverture authentique.
Et aimer réellement suppose de rester fidèle à soi sans se sacrifier ni contrôler, et d’écouter l’autre lorsqu’il exprime ses besoins et ses limites.
Et la plupart du temps, lorsqu’on ne se sent pas entendu dans nos besoins et nos limites, une question inconfortable mérite d’être posée.
Respectons-nous réellement les besoins et les limites de l’autre ?
Il arrive que nous réclamions de l’espace, de l’écoute, de la considération… tout en ayant, nous-mêmes, du mal à tolérer l’altérité. Par peur de perdre le lien, par envie de fusion, par insécurité, nous pouvons chercher à rapprocher, à comprendre, à insister, à clarifier, parfois encore et encore. Derrière cette insistance se cache souvent une anxiété relationnelle.
La fusion peut donner l’illusion d’amour profond. Elle rassure. Elle apaise temporairement. Mais la fusion n’est pas la rencontre. Elle est la disparition des frontières.
Et lorsque les frontières s’effacent, deux choses se produisent :
soit l’on se dissout dans l’autre ou oubliant que l’autre est autre,
soit l’on cherche à le modeler pour qu’il ne s’éloigne pas.
Dans les deux cas, les limites deviennent floues.
Il est alors fréquent de reprocher à l’autre de ne pas entendre nos besoins… alors même que nous avons du mal à accepter qu’il ait les siens, différents des nôtres. Nous voulons être rassurés, mais nous avons parfois du mal à laisser l’autre respirer. Nous voulons être respectés, mais nous interprétons ses limites comme un rejet ou inappropriés.
Là encore, ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est la peur ou le manque de conscience qui parle.
Lorsque l’enfant intérieur craint l’abandon, il cherche la fusion.
Lorsque l’enfant intérieur craint l’impuissance, il cherche le contrôle.
Mais l’adulte conscient, lui, apprend à différencier.
Aimer ne consiste pas à se fondre dans l’autre ni à le retenir. Aimer consiste à reconnaître qu’il existe en dehors de nous. Qu’il a son rythme, ses limites, ses besoins et sa manière de les exprimer. Et que le respect et le non respect sont réciproque.
Si je ne respecte pas les limites de l’autre, même subtilement, en insistant, en culpabilisant, en minimisant, en interprétant, je participe au déséquilibre que je déplore.
Ce constat se doit d’être responsabilisant et non culpabilisant.
Car c’est précisément là que se situe la sortie du triangle dramatique. Lorsque je quitte la posture de victime qui dit « tu ne m’écoutes pas », ou celle de persécuteur qui dit « tu devrais faire autrement », ou celle de sauveur qui dit « je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi ».
Sortir du triangle, c’est accepter que l’autre n’est pas responsable de combler mes manques anciens.
C’est accepter que la relation n’est pas un lieu de réparation automatique.
C’est accepter que la différenciation ou la distanciation n’est pas une menace.
Lorsque je me sens entendu, ce n’est pas uniquement parce que l’autre change.
C’est aussi parce que j’ai appris à m’entendre moi-même.
Lorsque je respecte mes limites, je peux plus facilement respecter celles de l’autre.
Et lorsque je respecte celles de l’autre, je ne vis plus ses « non » ou son point de vue comme une attaque. Mais comme une opportunité de co-construction.
La fusion rassure à court terme.
La différenciation sécurise à long terme.
C’est là que la relation cesse d’être un champ de survie pour devenir un espace de rencontre.
Non pas deux personnes collées l’une à l’autre.
Mais deux personnes debout, face à face.
Dans la clarté, dans la responsabilité, et dans la conscience de si la relation est possible ou non.
Et c’est précisément là que l’accompagnement prend tout son sens.
Sortir d’une dynamique toxique ne se fait pas uniquement par la compréhension intellectuelle. On peut avoir identifié les mécanismes, compris le triangle, reconnu ses schémas… et pourtant continuer à réagir de la même manière. Parce que ces réponses sont inscrites dans le système nerveux, dans le corps, dans l’inconscient.
L’hypnose permet d’aller rencontrer ces empreintes anciennes là où elles se sont formées. Elle aide à désactiver les réponses automatiques de survie, à apaiser l’enfant intérieur, à restaurer une sécurité intérieure stable. Le coaching, lui, soutient le positionnement conscient : apprendre à poser des limites claires, à différencier fusion et amour, à sortir des rôles du triangle de Karpman pour entrer dans une posture adulte, responsable et alignée.
Il ne s’agit pas de devenir froid ou méfiant.
Il s’agit de devenir libre.
Libre d’aimer sans se sacrifier.
Libre de poser des limites sans contrôler.
Libre d’être en lien sans se perdre.
C’est ce mouvement que je propose d’accompagner : revenir à soi pour pouvoir rencontrer l’autre autrement.
Février 2026 – Marie Jaggi
